Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux

Je n’avais jamais eu l’occasion de lire ce grand classique du théâtre, mais une boîte aux livres a remédié à mon ignorance.

 

Silvia doit épouser Dorante sur la suggestion de son père Orgon. Elle demande à celui-ci d’échanger sa place avec sa servante Lisette lors de la venue du prétendant afin de pouvoir analyser son caractère et voir s’il peut lui convenir. Orgon accepte tout en sachant secrètement que Dorante use du même stratagème avec son valet Arlequin dit Bourguignon.

 

Cette comédie des faux-semblants casse les codes en intervertissant les rôles des maîtres et des valets. Toutefois, toutes les règles de bienséance liées au contexte seront respectées puisque finalement les servants finissent ensemble et les maîtres également.

Le travestissement, figure bien souvent usitée par Marivaux fait office ici d’un véritable jeu, permettant de dénoncer les préjugés sociaux tout en finalement les validant pour respecter les règles de son temps. Les dialogues sont tranchants, vifs et la rime est belle.

Acte 1 scène 1

 

SILVIA

Oui, Tersandre ! Il venait l’autre jour de s’emporter contre sa femme, j’arrive, on

m’annonce, je vois un homme qui vient à moi les bras ouverts, d’un air serein, dégagé,

vous auriez dit qu’il sortait de la conversation la plus badine ; sa bouche et ses yeux

riaient encore ; le fourbe ! Voilà ce que c’est que les hommes, qui est-ce qui croit que sa

femme est à lui ? Je la trouvai toute abattue, le teint plombé, avec des yeux qui venaient

de pleurer, je la trouvai, comme je serai peut-être, voilà mon portrait à venir, je vais du

moins risquer d’en être une copie ; elle me fit pitié, Lisette : si j’allais te faire pitié aussi

: cela est terrible, qu’en dis-tu ? Songe à ce que c’est qu’un mari.

 

LISETTE

Un mari ? C’est un mari ; vous ne deviez pas finir par ce mot-là, il me raccommode

avec tout le reste.

 

Acte 1 scène 2

 

MONSIEUR ORGON

Eh bonjour, ma fille. La nouvelle que je viens d’annoncer te fera-t-elle plaisir ? Ton

prétendu est arrivé aujourd’hui, son père me l’apprend par cette lettre-ci ; tu ne me

réponds rien, tu me parais triste ? Lisette de son côté baisse les yeux, qu’est-ce que cela

signifie ? Parle donc toi, de quoi s’agit-il ?

 

LISETTE

Monsieur, un visage qui fait trembler, un autre qui fait mourir de froid, une âme gelée

qui se tient à l’écart, et puis le portrait d’une femme qui a le visage abattu, un teint

plombé, des yeux bouffis, et qui viennent de pleurer ; voilà Monsieur, tout ce que nous

considérons avec tant de recueillement.

 

MONSIEUR ORGON

Que veut dire ce galimatias ? Une âme, un portrait : explique-toi donc ! Je n’y entends

rien.

 

SILVIA

C’est que j’entretenais Lisette du malheur d’une femme maltraitée par son mari, je lui

citais celle de Tersandre que je trouvai l’autre jour fort abattue, parce que son mari

venait de la quereller, et je faisais là-dessus mes réflexions.

 

LISETTE

Oui, nous parlions d’une physionomie qui va et qui vient, nous disions qu’un mari porte

un masque avec le monde, et une grimace avec sa femme.

 

MONSIEUR ORGON

De tout cela, ma fille, je comprends que le mariage t’alarme, d’autant plus que tu ne

connais point Dorante.

 

LISETTE

Premièrement, il est beau, et c’est presque tant pis.

 

MONSIEUR ORGON

Tant pis ! Rêves-tu avec ton tant pis ?

 

LISETTE

Moi, je dis ce qu’on m’apprend ; c’est la doctrine de Madame, j’étudie sous elle.

 

MONSIEUR ORGON

Allons, allons, il n’est pas question de tout cela ; tiens, ma chère enfant, tu sais combien

je t’aime. Dorante vient pour t’épouser ; dans le dernier voyage que je fis en province,

j’arrêtai ce mariage-là avec son père, qui est mon intime et mon ancien ami, mais ce fut

à condition que vous vous plairiez à tous deux, et que vous auriez entière liberté de

vous expliquer là-dessus ; je te défends toute complaisance à mon égard, si Dorante ne

te convient point, tu n’as qu’à le dire, et il repart ; si tu ne lui convenais pas, il repart de

même.

 

LISETTE

Un duo de tendresse en décidera comme à l’Opéra ; vous me voulez, je vous veux, vite

un notaire ; ou bien m’aimez-vous, non, ni moi non plus, vite à cheval.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *